novembre 09, 2006

Kressmann Taylor, la sensitive










Kathrine Kressmann Taylor
(1903-1997)

J'ai rencontré Kressmann Taylor dans un supermarché du Nord.
Je ne suis pas fan des livres au supermarché, mais là, je suis littéralement tombée en arrêt sur la couverture de son recueil intitulé « Ainsi rêvent les femmes », qui réunit quatre nouvelles dont les personnages débordent d'émotions.
Son écriture est riche, douce, émouvante. Elle donne le sentiment de quelqu'un d'une grande bonté, et d’une profonde sensibilité.
Je ne parlerai pas du gros succès de Kressmann Taylor Inconnu à cette adresse, parce que j'ai choisi de me concentrer sur ces deux recueils de nouvelles.

Dans la première nouvelle, Harriet rêve, justement. Mais de ces rêves qui mêlent si finement des éléments absurdes à la réalité qu’on perd tout à fait pied. Ici, nous savons et ressentons l'essentiel de ce que vit cette femme, en cinq petites pages. Je trouve ça magique.

« - Il faut que tu regardes ma nouvelle machine à faire les boutonnières, dit Leila. Tu n'as jamais rien vu de tel. Harry m'achète toutes les machines dont j'ai envie.
Et elle se mit à fabriquer des boutonnières à toute allure, l'une après l'autre.
Harriet gardait les yeux fixés sur cette course de boutonnières, mais entre ses côtes, une crainte froide commençait à se répandre. Tout à coup, son cœur cessa de palpiter dans sa poitrine, transi par un intolérable élancement de douleur glacé. Elle savait presque, mais luttait contre ce qu'elle savait. À ce moment-là, les flammes jaillirent au pied des murs et les yeux de Leila laissèrent échapper leur secret. Des yeux avides, satisfaits et nus. »


Dans ces quatre histoires, chacun des acteurs (car le dernier est un homme) vit un rêve. Une vie rêvée, un rêve de vie, qui prend corps ou non. Toujours est-il que la délicatesse de ses descriptions dessine chaque décor et chaque personnage avec précision, et souvent en lien avec la nature. Par exemple dans la seconde nouvelle, où une adolescente est confrontée à sa mère :
« Sa mère la connaissait par cœur, savait immédiatement ce qui lui conviendrait. Anna se disait : « Je ne mérite pas une mère comme elle, elle est trop indulgente avec moi, je deviens capricieuse et gâtée. » La voix de sa mère lui parvient de l'autre côté du corridor.
- N'oublie pas de mettre tes chaussures avant de descendre.
Aussitôt tout fut gâché, sa gratitude s'envola « Si seulement Maman me permettait d'être moi-même, ne serait-ce que dix minutes ! »
Voilà le problème en fait, sa mère arrangeait trop les choses. Elle ne laissait rien au hasard, elle imposait à tout un ordre agréable et convenable. « Je me demande s'il lui arrive de voir jusqu'aux ténébreux abîmes qui se profilent derrière les apparences, de faire face à l'effroyable, à l'insupportable fin de tout. Elle ne comprend pas que la blancheur des pivoines fait peine à voir car elle doit finir un jour. Il y a dans le monde quelque chose qui ne va pas du tout. Regardez ce qui dure, les tombes, par exemple. Ce sont les belles choses qui disparaissent en premier : les matinées comme celles-ci, les iris qui cachent à l'intérieur de leurs pétales des cavités mouchetées et duveteuses. »

Comme je restais sur ma faim, je me suis avidement jetée sur le pendant de ce volume
« Ainsi mentent les hommes ».

Les femmes rêvent, les hommes mentent, pourquoi pas. Je précise toutefois que les nouvelles ont été ressemblées en volumes par l'éditeur, alors qu'elles étaient pour la plupart, parues séparément dans des magazines féminins ou des quotidiens américains dans les années 50.
Ici les mensonges dont il est question dans le titre sont autant de trahisons ou de fuites, qui ont pour principale conséquence de faire souffrir les personnes aimantes de l'entourage.

Le petit Richard vit la semaine en compagnie de sa mère. Son père est représentant, et nous assistons à son retour à la maison pour le week-end. Ce dernier se croit obligé d'imposer son autorité de père de famille en redressant l'éducation de son fils supposément négligée par la mère. Et c'est elle que Richard va trahir. Son mensonge consistera à accepter cette autorité afin d'entrer dans les faveurs paternelles, cela au détriment de sa mère, qui par voie de conséquence passe pour être trop faible avec son garçon. Heureusement cependant, leur relation ne se résume pas à cela.
« - Je t'ai demandé ce que tu faisais de bon à l'école, répéta la voix de l'homme.
- Oh ! ça va, dit il. Je pense que ça va.
- Tu penses ? demanda froidement son père. Tu n'en es pas sûr ?
- Si papa, je travaille bien. »
Sa gorge se serra aussitôt jusqu'à l'étouffement, et il eut la sensation qu'il allait vomir, parce que le visage de son père était devenu dur, comme près à le punir ; la magie de cette journée était brisée, et c'était sa faute à lui, Richard. Désespéré, il vit son père diriger son regard sévère vers sa mère.
« - Si je te laisse trop longtemps toute seule avec le gosse, tu m'en feras une femmelette. Ça te plairait, ça hein ? » dit-il avec amertume.
Richard comprit alors que sa mère allait les sauver. Elle ne prit pas l'air humble, craintif, replié, qu'elle avait habituellement lorsque le père lui parlait ainsi. Ses yeux gardèrent leur éclat joyeux, sa bouche forma une moue charmante, et elle éclata de rire. Le visage de son père devient rouge et content, il l'attira de nouveau contre lui et couvrit ses lèvres d'un long baiser persistant. Simplement, sa mère ne s'abandonna pas à cette étreinte comme elle avait pu le faire dans le jardin. Elle offrait sa bouche, mais ses épaules étaient tendues, ses mains étaient deux poings crispés tombant le long du corps au lieu de s'étaler avec bonheur sur le dos de son mari. Elle les avait sauvés, mais elle avait honte ; elle souffrait. Le petit garçon, s'accrochant éperdument aux vestiges de cette journée, qui durait encore, qui se poursuivait malgré tout, était trop soulagé pour s'en inquiéter. »

Cette scène n'est que le début, mais rassurez-vous, si Richard ne défend pas sa mère, et laisse par la suite son père lancer des répliques du meilleur goût « C'est ça les bonnes femmes, on ne peut pas leur demander d'avoir de la jugeote. », voire s'y associe, la complicité qu’il partage avec sa mère n'en sera pas effacée pour autant. (De là à dire qu'elle en sortira intacte, il ne faut pas pousser, mais l'amour fait des miracles.)

Enfin, la dernière nouvelle de ce volume réunit deux femmes, une jeune et une usée, je dirais. C'est je crois la plus touchante de toutes ces nouvelles, et je résisterais au plaisir de vous faire lire le dernier paragraphe car il prend tout son sens au terme de la lecture de ce petit texte.

Si vous avez besoin d'un peu de douceur et de délicatesse en ce début de frimas, je vous recommande la lecture de ces textes délicats comme tout.

7 commentaires:

  1. J'aime bien cette auteure.

    (ça c'est du com !)

    RépondreSupprimer
  2. Voilà une bien jolie note de lecture. Qui, parce qu'elle va plus loin que les résumés fadasses qu'on entend trop souvent sur K. Taylor, donne envie de plonger dans son univers... ;)

    RépondreSupprimer
  3. Hello thom,
    j'ai du mal à ne pas multpiplier les adjectifs qui finissent tous par sonner creux, alors quand quelqu'un dit simplement "j'aime bien", je trouve ça... comment dire... apaisant ? Franc ? Direct ? Simple ? Bien, en somme.

    ----------

    Merci beaucoup anitta, et bienvenue ;
    Comme on parle bien de ce qu'on aime, a fortiori si on est touchés, je n'ai pas grand mérite. Je crois que ces textes, qui sont sans prétention (et ça fait du bien) m'ont vraiment parlé, Et j'aurais voulu en dire plus encore, mais c'eût été une note fleuve, et j'avais peur de lasser, à force d'éloges...

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour May!
    j'avais ouï ce nom un jour à la radio...et puis, j'avais oublié. Tu me le rappelle, et ton billet me donne très envie.

    RépondreSupprimer
  5. Bienvenue Choupinette !
    S'il te donne envie, alors je suis contente.
    Je ne sais pas où j'étais lorsque son livre "Inconnu à cette adresse" est sorti, car ce fut manifestement un grand succès, mais je suis passée à côté !

    RépondreSupprimer
  6. "J'aime bien cette auteure."
    Quelle horreur, Thom !
    Tu féminises les noms !!!!

    Oui, jolie note de lecture, aussi douce que le sujet.

    Inconnu à cette adresse est un tour de force épatant. Un très petit texte mais inoubliable de cruauté et d'intelligence.

    RépondreSupprimer
  7. J'ai mis "Inconnu à cette adresse" sur ma PAL...
    Je laisse vieillir mes envies, comme le vin.

    Là je suis dans "La promesse de l'aube", dont un extrait m'a tout simplement réjouie dans le bus tout-à-l'heure.
    J'en reparlerai.

    thom féminise. Au moins il n'a pas utilisé ce mot, un des mots que je déteste (avec "compatir") : écrivaine.

    Rien que de le lire, ça me coupe les pattes.

    RépondreSupprimer